Satan et le vent du Hartz 3

Publié le par Dan Rodgerson

Le début par là et la deuxième partie ici.

 

L’édifice était magnifique, dressant sa longue flèche dans le ciel.

« Quel travail admirable, pensa Satan, contemplant au passage les gargouilles grimaçantes et lippues qui lui rappelaient quelques-uns uns de ses démons. »

Il s’extasia devant une statue qui le représentait lui, le Tentateur, sous des dehors affables et avenants dans un costume à la mode du temps, un sourire charmeur et charmant aux lèvres. C’était lui, tout à fait lui, avec ces crapauds et ces serpents qui s’accrochaient dans son dos. Quelle attention délicate à son égard. Il se dit qu’il faudrait qu’il se renseigne sur ce sculpteur si talentueux qui avait su, sans le connaître, saisir le tréfonds de son être.

« Voilà que je parle comme Saint Pierre, s’arrêta-t-il. Allons plutôt à l’intérieur. Après je verrai comment je pourrai mettre à bas ce monument qui n’est pas à ma gloire et le faire retourner en sable et en poussière. »

Il laissa le Vent sur le parvis.

« Souffle un peu de ta froidure pendant que je visite. Ces bons chrétiens penseront que c’est le souffle de l’Autre qui est sur eux. Il sera temps de me rappeler à eux ensuite. »

L’intérieur était pareillement somptueux. La lumière qui provenait des vitraux et de la rosace baignait la nef d’une lumière douce qui favorisait le recueillement et la paix. Satan s’y abandonna, oubliant les gémissements, les cris, les sanglots et les lamentations qui étaient son environnement sonore habituel en enfer. Il mira tout, des travées aux  chapiteaux, des croisées d’ogives aux linteaux, du chœur au maître autel. 

« Est-ce qu’une forte tempête ou une pluie torrentielle pourrait ruiner tous ces efforts ? Ce n’est pas sûr. Le bâtiment est solide. Une de ces bombardes ou canons ferait peut-être l’affaire. Elles ont occasionné de beaux dégâts dans des châteaux forts réputés autrefois indestructibles Il faut que je fasse en sorte que ces merveilleuses machines de mort et de destruction évoluent au plus vite. »

Plongé dans ses pensées joyeuses, Satan ne remarqua pas que l’église s’était remplie de fidèles. Il ressentit une première douleur quand les chants s’élevèrent. Le prêtre officiait à bonne distance de lui mais il savait que l’Autre était là. Il devait ressortir. Il n’était pas chez lui ici et ses pouvoirs n’avaient aucun effet.

Quand le prêtre demanda à l’assemblée de se lever et qu’il éleva l’hostie, il sut qu’il était trop tard. Il se sentit projeté violemment en arrière et s’encastra dans un des piliers dans lequel il se fondit. Il ne pouvait plus bouger, à peine penser. L’Autre avait gagné une nouvelle fois. Lui, Satan, le Diable tant redouté, Lucifer tant haï et jalousé, devenait pierre parmi la pierre, se confondant et fusionnant avec la matière minérale. Il resterait ainsi, muet mais ni aveugle ni sourd, obligé de subir ces rituels qu’il détestait jusqu’à la fin des temps.

Au dehors le Vent du Hartz attendit longtemps son maître. Ne sachant que faire et redoutant son courroux s’il s’en allait, il se mit à souffler autour de la Cathédrale. Il y est toujours et c’est lui qui, certains soirs, gémit de ne pouvoir être libéré de sa servitude. »

 

« Dans quel pilier est-il ? demanda mon ami en levant les yeux vers la Cathédrale. »

Pas de réponse. Le garçon avait disparu. Au même instant, un souffle puissant fit s’envoler les chapeaux de plusieurs touristes non loin de nous. A l’entrée de la rue Mercière, un présentoir de cartes postales se renversa, brisant dans sa chute plusieurs bibelots. A l’hôtel en face de nous,  des volets claquèrent. Le carreau d’une fenêtre mal fermée tomba dans la rue. Des musiciens sur le parvis interrompirent leur morceau dans une cacophonie de mesures inachevées. Pendant plusieurs secondes tout se figea sur la place. Puis les cloches se mirent à sonner.

« Qu’est-ce que c’est encore ? interrogea mon ami.

- Le Zehnerglock ! »

Je réalisai en le disant qu’il était tard. Dix heures du soir. Le soleil était couché et l’obscurité grignotait peu à peu l’espace entre les maisons.

Un vieil homme qui se dirigeait vers la rue des Hallebardes se retourna, nous fit un signe de la main et nous sourit. Un instant je crus percevoir dans son regard une lueur fugace de contentement. Une lueur qui ressemblait à celle du jeune garçon dégustant sa  glace à trois boules.

Publié dans Conte fantastique

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MARIE de Cabardouche. 13/04/2011 20:21


Belzébuth n'aurait pas eu l'impudence de s'être réfugié dans le pilier des Anges...
Joli conte, merci!


Dan Rodgerson 18/04/2011 14:00



Ill semble qu'il y soit toujours car le vent souffle de façon continue autour de la place. Merci d'être venue.



askelia 08/04/2011 22:42


ayé! Je suis bien heureuse d'avoir lu cette suite... merci de me l'avoir rappelé.
La fin intrigue fortement.
Merci,
alx


Dan Rodgerson 18/04/2011 13:59



J'aime beaucoup lire des histoires dont les fins restent un peu énigmatique. Alors quand je me suis mis à la rédiger j'ai voulu y mettre ce que je rencontre ailleurs. Merci de ta visite.



Lenaïg Boudig 06/04/2011 19:46


Si je m'attendais, à ce que Satan soit emprisonné dans la pierre de la cathédrale de Strasbourg ! Cela le rend d'autant plus mauvais, ainsi que le vent qui l'attend ! Mais nous savons déjà que les
hommes n'ont même pas besoin de son aide pour être machiavéliques ... On est intrigé par le mystère de la fin : qui sont donc ce petit garçon et ce vieil homme, tous deux si savants ? Place est
laissée à l'imagination. Bravo, Dan, amitié.


Dan Rodgerson 08/04/2011 21:03



Je suis heureux que ce conte t'ait plu. A bientôt. Amicalement. Dan



Hauteclaire 06/04/2011 11:10


En quelque sorte, j'ai bien fait d'arriver en retard, ainsi je peux tout lire d'un seul coup .. et j'ai adoré !
Tu es alsacien ? Je suis d'origine lorraine pour moitié, et je retrouve là bien l'esprit des contes des l'Est, que je connaissais dans mon enfance.
Un très grand bravo pour cette légende, mais dis-moi, le vent souffle -t-il encore parfois ?
Amitiés


Dan Rodgerson 08/04/2011 21:07



Le vent souffle toujours. En été c'est bien agréable pour nous autres, alsaciens ou non. L'hiver par contre, on n'a guère envie de s'attarder sur la place malgré la beauté et la majesté du lieu.
Je suis Alsacien et cette légende a donné lieu à plusieurs versions. Celle-ci en est une nouvelle mouture.